Tribune Mediapart - L’invisibilisation de l’homme noir en politique


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« Citez un noir qui dans les 25 dernières années a été nommé ministre ou secrétaire d'État ? » Plusieurs élus municipaux appellent à « démonter les mécanismes de la domination » et à sortir de « l'assignation habituelle de l'homme noir dans les seuls champs du sport et du divertissement ».


L’imaginaire concernant l’homme noir est toujours très prégnant dans la société française. L’homme noir prend tour à tour la figure de l’émigré, du délinquant, de l’étalon sexuel,

du sportif de haut niveau. Le mâle blanc politique pense que : l’émigré finira par repartir

chez lui, le délinquant sera emprisonné, l’étalon sexuel restera un fantasme et le sportif sera assigné à résidence dans son univers.

Malheureusement pour lui, l’homme noir s’inscrit durablement dans son espace de vie et prend désormais les traits de tout un chacun dans l’exercice de tous les métiers possibles et imaginables.

Bien évidemment, l’émigré de passage a engendré des enfants français qui réclament les mêmes droits que leurs compatriotes et luttent ardemment pour ce faire. Pis encore, et c’est un cauchemar pour l’homme blanc politique, ces fils d’émigrés veulent prendre des responsabilités dans tous domaines : entrepreneurial, syndical, associatif, institutionnel et politique.

Et même être ministre comme sous la IIIe et la IVe République, une mauvaise habitude depuis le Sénégalais Blaise Diagne sous-secrétaire d’Etat aux colonies en 1931 et 1932. C’est le plus souvent à ce poste que l’on retrouve les hommes politiques noirs à l’image de Gaston Monnerville (sous-secrétaire d’Etat aux colonies de 1937 à 1938, président du conseil de la République de 1947 à 1958 et président du Sénat de 1958 à 1968 sous la Ve République) ou encore Modibo Keïta et Hammadoun Dicko, Secrétaires d'État à la France d’Outre-mer en 1957.

Entre 1946 et 1958, sous la IVe République, 52 députés d’Afrique noire siégeront à l’Assemblée nationale. En outre, dans tous les gouvernements qui suivent celui de Pierre Mendès-France, chaque cabinet ministériel comptera au moins un membre noir. Ensuite est venu le temps des indépendances des pays africains et les hommes politiques noirs ont quasiment disparu de l’échiquier politique français depuis cette époque.

Dans une France postcoloniale, pour combler cette absence, le moindre mal depuis une vingtaine d’années, c’est d’accepter l’émergence d’une femme noire en lui confiant des responsabilités politiques. On écarte ainsi l’homme noir en réglant le problème de la parité et de la diversité en nommant une femme noire. Ces mécanismes, d’une très grande violence symbolique, concernent aussi les Français d’origine maghrébine et les Ultramarins.



Citez un homme noir ministre ou secrétaire d’État



Vous serez en peine, en dehors de Kofi Yamgnane (d’origine togolaise) en 1991-1993, Roger Bambuck, secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports de 1988 à 1991, il y a tout juste trente ans et Victorin Lurel (Guadeloupéen) en 2012-2014. Plus étonnant, si l’on vous demande de citer une femme noire, qui durant ces 25 dernières années a été nommée ministre ou secrétaire d’Etat ? Instinctivement, seront cités les noms de Rama Yade, Christiane Taubira, Laura Flessel, Sibeth N’diaye, George Pau-Langevin, Elisabeth Moreno.

On peut s’en réjouir ! Cela sonne cependant comme un écho à la phrase d’un cynisme inouïe « Il me faut un noir ou mieux une noire » attribuée à Nicolas Sarkozy par Roselyne Bachelot dans son livre autobiographique La petite fille de la Ve. Les faits montrent que les barons politiques, blancs dans l’immense majorité par le fait du prince, nomment celles et ceux qui vont agir dans le champ visible de la République.

Un problème de racisme ? La question n’a pas lieu d’être posée eu égard aux femmes noires nommées dans les gouvernements français.

Les partis de gauche ne se distinguent pas de ceux de la droite républicaine dans le rejet de l’homme noir. Ce qui pose des problèmes de représentativité des élus et d’équité pour la diversité.

En outre, l’assignation habituelle de l’homme noir dans les seuls champs du sport et du divertissement doit nous alerter !

Paradoxalement, l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la République a permis l’élection d’une soixantaine de députés Français issus de la diversité dont neuf députés d’origine africaine subsaharienne. Il a réussi en une élection ce que la classe politique française n’a pas fait en 60 ans. Mais, le Président n’a pas poussé l’audace jusqu’à nommer un ministre d’origine africaine subsaharienne. Il est dans une continuité des pratiques et pourtant des hommes de valeurs, Français d’origine africaine subsaharienne, la France n’en manque pas. Beaucoup d’entre eux feraient d’excellents politiques.

Bien sûr, il faudrait démonter les mécanismes de la domination dans la société française, former les petits Français à vivre avec leurs différences qui sont autant de richesses pour le pays et promouvoir ceux qui le méritent. Quels que soient leurs parcours. Casser l’entre-soi, déconstruire les préjugés, travailler à l’avènement de l’égalité réelle et favoriser l’égalité des chances. Sans oublier d’honorer les soldats noirs des deux guerres mondiales.

C’est cela un pays républicain qui combat véritablement les imaginaires racistes et colonialistes.

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